Les cloches de l’église sonnent en cette belle fin de journée. Je déambule dans ces rues que j’ai trop de fois arpenté. Le brouhaha des bars se mélange au son des voitures. Je traîne la patte, la fatigue de la journée alourdit mes épaules. C’est aussi que j’ai envie de profiter des derniers rayons de soleil. La lumière brûle délicatement mes rétines encore habituées à la pénombre de mon bureau.
Des barrières de chantier me bloquent la route. Je m’enfonce dans une venelle et le bruit des marteaux piqueurs laisse place aux claquements de mes talons sur les pavés. Je passe devant un restaurant que je n’avais jamais vu ou en tout cas, jamais remarqué. Il était installé dans une ancienne maison à colombages avec, comme unique ouverture sur la rue, une porte en bois. Seule l’enseigne permet de comprendre l'emploi du lieu. Je n’arrive d’ailleurs pas à en cerner la spécialité mais par curiosité ou peut-être par la facilité de pouvoir manger sans plus d’effort, j’entre.
Je découvre une table perdue dans une pièce plus grande que ne suggérait la taille de la devanture. Un abat-jour installé parfaitement au-dessus d’elle, lui donnant une dimension théâtrale. Le sol est recouvert d’une multitude de petits carreaux noirs. Le noir remontés sur les murs jusqu’à hauteur de taille avant d’être brutalement interrompu par du blanc jusqu’au plafond. Seule la blancheur de la nappe vient perturber cette parfaite bichromie.
Je n’ai pas le temps de poursuivre davantage l’observation de la pièce qu’un serveur vient m'accueillir. Un homme frêle et au tein grisatre vêtu d’une longue veste noir sur une chemise blanche. Il m’invite à m’installer. Je me sens mal à l’aise. Qu’est-ce que je fais là ?
La situation ne me laisse pas le choix, je m'assois. L’assiette est entourée d’une légion de couverts en argent ayant chacun de subtiles variations de taille ou de forme. L’homme se retourne et se dirige déjà vers les cuisines. J’essaye de l’interpeller mais il ne m’entend pas et referme la porte.
Mes yeux se dirigent de nouveau sur la table et je m'aperçois de l'absence totale de décoration, pas de fleurs, pas de bougie, une serviette blanche sans broderie, aucune gravure ornent les couverts. Je porte mon regard sur la pièce, et là encore pas la moindre trace d’un tableau ou même d’un meuble. Tout superflu a été supprimé.
Absence de bruit. J'aimerais entendre le tintement d’une casserole, le chuchotement d'une discussion lointaine ou même le claquement frénétique d’une horloge. Mes oreilles sifflent dans ce vide. Mes yeux n’arrivent pas à fixer quoi que ce soit si ce n’est cette démarcation sans nuances. La ligne tranchante commence à onduler, à se brouiller. Le blanc se noircie, le noir blanchit et bientôt les deux valeurs se confondent. Est-ce du blanc sur noir ou du noir sur du blanc ? Est-ce du gris ?
L’homme rentre à nouveau, une assiette dans la main droite, un verre dans la main gauche. Je n’ai rien commandé. Il se débarrasse hâtivement mais avec une impressionnante délicatesse. Il ne me regarde pas et tourne déjà les talons, je l'interpelle. Cette fois je suis sûr qu’il m’a entendu mais ne s’arrête pas pour autant. La porte se ferme.
Dans l’assiette, une terrine est dressée avec coulis vert probablement persillé.
Le verre est rempli d’un vin rouge très opaque. J’aimerais partir, mais maintenant que je suis servi, je me sens coincé. Comme pris au piège entre la politesse et mon envie de fuir. Je saisis une fourchette et un couteau dans l’étalage d'argenterie. Je plante la pointe de ma fourchette dans la tranche de viande et découpe un petit morceau que je porte à ma bouche. J'aperçois un étonnant goût de noix mais plus sucré et délicat. Presque un goût de noisette. Le coulis, d’abord discret, se révèle d’une légère amertume. C’est bon. Délicieux même. Je découpe un second morceau. La porte s’ouvre brutalement, le visage froncé le serveur arrive à grand pas. Il me prend des mains les couverts et, sans un mot, en saisit d’autres sur la table pour me les mettre en main. Troublé par cette interaction, je reste confus. La porte se ferme.
Certes, je ne maîtrise pas les règles d’usage des couverts mais est-ce vraiment une raison pour un traitement aussi rude ?
Mon appétit s’est envolé, emporté par la brusquerie du serveur et l’étrangeté du lieu. Pourtant, je me sens obligé de continuer. Peut-être la peur de froisser davantage ce personnage sinistre, ou simplement l’envie de finir ce plat qui, malgré tout, m’avait conquis.
Je me remets à manger. Une bouchée, deux. J’aventure mes lèvres dans le vin. Il est corsé, lourd, presque sirupeux. Un goût puissant, des notes fruitées, d’épices et quelque chose d’indéfinissable... un soupçon ferrugineux, presque minéral. Le liquide a un étrange effet, il fait quasiment disparaître le goût de la terrine. Comme pour renouveler le palais, pour que la prochaine bouchée soit la première.
J'alterne entre terrine et vin, sans m’en lasser. Chaque bouchée, chaque gorgée est le théâtre d’une nouveauté. Je m'apprête à déguster une nouvelle lampée de vin quand le serveur fait irruption. Il me regarde pour la première fois dans les yeux. J’aurais aimé ne jamais croiser ce regard tellement la profondeur de la colère se transmettait en lui. Ces pas résonnent dans la pièce vide. Il m’arrache le verre, empoigne ma main pour la resserrer sur la tige du verre. Je comprends trop tard que je le tenais mal. Il me jette de nouveau un regard glacial et débarrasse mon assiette encore à moitié pleine. En soulevant les couverts de la table, il découvre une petite tache verte d’à peine un demi centimètre de diamètre. Il ne prononça toujours aucun mot mais je n’eu aucun mal à percevoir l’agacement l’habiter encore davantage. La porte se referma.
Je dois fuir, je ne peux plus rester une seconde de plus dans cette pièce. Je me précipite vers la sortie. Les quelques pas qui m'éloignent de la porte me parurent être des centaines. Je saisis la poignée et la tourne mais rien. La porte reste fermée. L’air frais de la rue me semble tout à coup étranger. Je retourne, non sans peine, m’asseoir à cette table qui semble m’avoir attendu.
Je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle que la porte s’ouvre, plus lentement cette fois. Le serveur s’avance. Entre ses mains, un plat couvert d’un dôme en métal poli dans lequel je me reflète, déformé, inquiétant. Il le dépose avec soin, puis, soulève le couvercle découvrant une pièce de viande, rosée, presque crue, repose au centre de l’assiette. Le jus se mélange au sang de la chair lui donnant une teinte rouge translucide.
Cette fois-ci le serveur reste. Figé à ma droite, il épie ma prochaine erreur. Je ne sais toujours pas quel couvert choisir. Je prends une fourchette à trois dents et un couteau court, finement dentelé. Dès que le métal touche la chair, une voix claque :
— Non.
Le mot déchire le silence pesant. Le serveur s’est rapproché sans bruit. Il me fixe. Ses yeux sont noirs, luisants, habités d’une rage froide.
— Tu ne comprends donc pas ? dit-il. Sa voix est grave, lente, presque douloureuse.
— Ce n’est pas un jeu. Ce n’est pas un endroit où tu choisis. Tu es venu ici comme un animal, tu seras servi comme tel !
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