Je suis face à cette maison. Une grande demeure bourgeoise enfouie dans un bois luxuriant. Une façade de pierre blanche noircie par les années, deux étages, peu d’ornement mis à part un fronton triangulaire décoré d’une main ouverte, paume de face. Je monte les escaliers du perron et m’approche de la porte en bois pour y coller mon oreille. Je ne perçois qu’un faible goutte à goutte régulier.
Je ne sais pourquoi, mais quelque chose au fond de moi m’attire à l’intérieur, comme une force invisible qui m’aspire. Non sans nervosité, je pousse la lourde porte dans un grincement rauque. Un souffle froid me saisit. Je pénètre dans l’entrée. La lumière lutte contre l’obscurité, traversant avec difficulté les épais rideaux. Mes yeux, encore agressées par la noirceur ambiante, n’arrivent qu’à distinguer des formes. Tout n’est que masses floues, ombre mouvantes et contours incertains. J’ai les mains moites. Le bruit du clapotis se fait maintenant plus clair mais je n’en vois toujours pas l’origine. Mon rythme cardiaque s’accélère.
Mes jambes m’entrainent dans l’escalier. Mes mains agrippées à la rambarde me tirent vers le haut. La sueur perle sur mon front. Chaque marche me paraît plus haute que la précédente. Pas après pas, mes forces me quittent pourtant mon corps continue de lutter. Je me rends compte que c’est moi qui lutte contre lui. J’essaye d’arrêter le mouvement mécanique de mes muscles mais j’en perd peu à peu le contrôle. Chaque nerf, chaque tendon, chaque os devient progressivement étranger. L’expression de terreur qui anime mon visage s’estompe. Je suis spectateur de ce corps qui était le mien.
Arrivé en haut de l’escalier une main gigantesque, aux doigts démesurés m'empoigne et m’arrache du sol pour me déposer sur une vaste étendue de bois. Avant même que je n’aie le temps de reprendre mon souffle, une seconde main, tout aussi monstrueuse, apparaît au-dessus de moi. Elle tient une seringue massive dont l’aiguille vient se planter profondément dans ma jugulaire. Un frisson de terreur me parcourt lorsque je sens mon sang, tiède et épais, s’échapper de mes veines. Il s'écoule lentement, emportant avec lui toute ma force. À mesure que le liquide disparaît, ma douleur s’affaiblît. La paire de main me dissèque maintenant méticuleusement à l’aide d’un scalpel avant de m'étriper, de me décharner et de rembourrer chacun de mes membres de ouatine. Une fois chaque segment fourré, une aiguille vient me rapiécer méthodiquement, point par point. Et lorsque tout est terminé, elles m’habillent. On me vêt d’un tricot en tartan écossais, d’un pantalon blanc immaculé.
Les mains me soulèvent de nouveau pour me mettre en scène dans un théâtre miniature sur une bicylette de postier. Autour de moi, des dizaines d’autres silhouettes figées, immobiles. J’ai envie de crier, de communiquer à chacun d’eux ma terreur mais aucun son ne sort.
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